Les Demeurées de Jeanne Benameur - Marie Mastras - rédaction et calligraphie
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Les Demeurées de Jeanne Benameur

Du nouveau dans ma bibli !

 

Comme chaque année, avant de partir en vacances, passage obligatoire chez mes libraires préférées avant que celles-ci ne prennent également le large en ce mois d’août. Parmi toutes mes trouvailles, une perle que je découvre un peu (trop) tard : Les Demeurées de Jeanne Benameur. Je dis tard car la première parution date d’il y a 20 ans. On pourrait penser que j’ai plus d’un train de retard. Je préfère dire que j’ai pris d’autres trains et découvert d’autres contrées !

La poésie d’un amour viscéral

 

Je n’ai pas pu résister et attendre d’être en vacances, je l’ai lu. Dévoré est la juste métaphore. En cette période de déconnexion, de moment à soi, je vous propose de découvrir une merveille qui, l’espace d’un instant, n’appartiendra qu’à vous, ces « vous » qui, comme moi, seraient passés à côté. Les Demeurées de Jeanne Benameur est un livre qui n’a de petit que son épaisseur. Ce roman de 80 pages, publié pour la première fois en 2000 et pour lequel Jeanne Benameur a reçu le prix UNICEF en 2001, vous transportera au cœur de vos émotions les plus intenses, de vos sensations les plus viscérales : celles qui expriment ce lien indéfectible entre un parent et son enfant.

Alors même que j’écris les lignes de cet article, je me dis que mes mots n’atteindront jamais l’intensité que je voudrais pour décrire ce que la poésie de cet auteur m’a fait ressentir.

En racontant l’histoire d’une mère simple d’esprit et de sa fille, Jeanne Benameur a réussi à traduire avec une sublime pudeur l’amour qui unit ces deux êtres. La Varienne, que le village qualifie d’abrutie, vit avec sa fille, Luce. Rien ne les sépare, pas même l’absence de mots. Elles ont une communication qui n’appartient qu’à elles.

Jusqu’au jour où Luce doit faire sa rentrée à l’école. Son institutrice, Mademoiselle Solange, voudra faire de cette petite fille un être différent de sa mère, sans mauvaise intention, seulement pour son bien. Mais Luce ne souhaitera pas prendre le chemin qu’on lui dicte. Elle prendra celui qui la ramènera à sa mère, sans l’empêcher d’être elle-même.

Sans jamais verser dans la sensiblerie, Jeanne Benameur arrive à nous faire sentir que chaque parcelle du corps et de l’âme de La Varienne appartient à Luce. Elle réussit à retranscrire dans son récit tous les sentiments, toutes les inquiétudes qui nous habitent en tant que parent : accepter la séparation mais toujours être présent, donner des racines et des ailes à nos enfants. Et faire bloc, toujours. Toute la force de la relation qui lie cette mère et son enfant se révèle dans ce passage :

« Quand elle se couche, ce soir-là, elle se sent bien petite. Sa poitrine est étroite. Son souffle ne trouve pas le chemin de la nuit.

Elle attend.

La Varienne s’allonge. Dans le lit, sa Luce est bien là. La maison est redevenue l’espace possible de leurs deux vies côte à côte. La petite se serre très fort, les yeux fermés, contre le grand corps qui la réchauffe.

À nouveau sa mère est là.

Elle chasse très loin l’image de la bouche marmonnante qui ne sait pas répondre haut et clair aux paroles de la maîtresse. Elle chasse toute la journée. Elle n’apprendra rien. Rien et rien. Elle restera toujours avec sa Varienne. Toujours. Et des larmes coulent qu’elle n’essuie pas pour ne pas la réveiller, elle qui semble endormie sitôt couchée.

Aucune ne dort.

Cette nuit-là l’obscurité les gagne. Il y a dans le mondes des amours qui ne reflètent rien, des amours opaques. Jamais l’abandon ne trouverait de mot pour guider leur cœur. Derrière leurs paupières closes, leurs yeux sont grands ouverts, ne cherchent rien. Ni route ni chemin ne parviennent jusqu’à elles. Elles sont égarées dans le présent du grand lit, immobiles. Aucune image, aucune pensée, ne les mène jusqu’à demain. Tout entières présentes, comme tombées de si haut que leur poids s’est multiplié jusqu’au vertige. Trop lourdes pour la vie. Abruties, demeurées dans la nuit ».

Même si vous connaissez cette sensation étrange et organique qui vous relie à vos enfants, ce livre vous fera l’effet d’un révélateur. Il me rappelle une phrase que mon plus grand nous avait dit et qui est devenue notre devise pour les petits coups durs de la vie : « C’est nous contre le reste du monde ».